« Le moulin bariolé » est un conte pour enfant écrit en 2013 et qui à été adapté en spectacle, liant le jeu de la comédienne Véronique Leraie avec un travail de vidéo qui accompagnent la musique du pianiste Daïki Burger.

C’est l’histoire d’un enfant qui, pour rentrer chez lui,
Traversa la forêt, bravant un interdit.

C’était un jeune garçon, au coeur plein de courage,
Dont la curiosité faisait bien des ravages
Dans son village tranquille, trop tranquille pour son âge.

Quand on est un enfant, on n’ veut pas être sage !

Sa maman, son papa, l’avaient bien prévenu :
Ses retards, en cascades, ils ne supporteraient plus.

Malgré tout, ce soir même, il n’est pas en avance.
Alors, pour éviter le courroux des parents,
Il détourne sa route pour rattraper le temps
Et entre en terre maudite, au mépris du bon sens.

Pour autant, le gamin n’est pas impressionné.
En quête d’un raccourci, il sent ses ailes pousser.
Grands loups et araignées, rien ne peut résister,
Il se voit chevalier, prêt à tout affronter.

Pour se donner courage, il fredonne en cadence
Un petit air malin que grand-père lui chantait,
Sa comptine préférée qui, de bien loin, datait :
Une chanson entonnée sans en comprendre le sens.

« Amstramgram,
Tourne roue de l’aventure,
Roule et cours à vive allure !
Amstramgram ! »

Il croit connaître la nuit mais n’a pas deviné
Que celle-ci est trop vieille pour les trop jeunes-nés.
Une nuit pas comme les autres, toute fourche et de travers,
Une nuit de grand tourment, à faire pleurer misère.
Le voici qui avance sur les terres égarées.
Par-delà le grand pont, puis bien plus loin encore,
Au-delà du connu, à travers le perdu,
De mauvaise renommée comme de bien entendu,
Il choisit le lointain et s’approche des morts.

Lors des feux, des veillées, l’histoire était contée.
Tous les vieux du canton aiment bien radoter
Et prennent grand plaisir à faire peur aux rejetons :

« Cet endroit est maudit, il faut faire attention ! »

Combien de fois lui ont-ils conté les misères
Qui envahissent ceux qui marchent sur ces terres ?
Mais lui n’y croit pas trop, ou pas suffisamment,
Alors il en profite, ce soir, pour faire le grand.

Il avance, il bondit, fait d’une branche une épée.
Il est l’explorateur des frontières reculées !
L’aventure est en marche ; il fonce, incontrôlable !
Il défie les hiboux, les souris et les arbres,
Evente les fantômes, griffe les loups garous,
Les vampires, bouches-bée, prennent leurs dents à leur cou.
Il est prêt à se battre, terrasser tous les ours.
Pourtant, un papillon l’arrête dans sa course.

Le pauvre a besoin d’aide, il se trouve piégé,
Ailes et pattes attachées dans une toile d’araignée.

L’enfant, émerveillé par l’insecte voyageur,
N’a d’yeux que pour ses ailes d’un bleu de toute splendeur.
Le gosse n’a jamais vu d’insecte si coloré.
Il s’étonne et pour cause : de tous, c’est le dernier.
Il a lu des légendes, des contes qu’on dit menteurs,
Mais c’est la première fois qu’il voit une telle couleur !
Car dans son pays triste, le beau est insolite,
Un récit pour enfant, que tous prennent pour un mythe.
Il lui faut vite agir face au monstre à huit pattes !
Le garçon, plein d’astuce, en détective, inspecte
Et démêle les fils qui encombrent l’insecte.
L’otage libéré, sitôt se carapate.

Après un grand merci, le papillon lui dit :

« Retourne sur la route, sans tarder, déguerpis !
Cette contrée est maudite, ne te l’a-t-on pas dit ?
Tu t’en vas au-devant d’un grand nombre d’ennuis. »

L’enfant est intrigué par son nouvel ami,
Sa belle couleur azure renforce son envie
De poursuivre l’escapade jusqu’au bout de la Terre.
Le papillon peut bien s’époumoner ou braire,
Vite, le garçon reprend, plus vif et sans répit,
Sa folle traversée du pays interdit.

Mais sans qu’il ne le sente, tout autour évolue.
Le réel s’évapore, ses songes prennent le dessus.
Le sol est marécage et s’embrouille d’images :
La lune s’y miroite comme un puissant mirage.

Alors il s’égare et, dans son rêve éveillé,
Devient grand astronaute engagé par l’armée.
Oubliant son retard, il tourne en satellite,
Parcourt l’astre fromage, découvreur émérite.

Il ne peut conserver sa rêverie plus longtemps,
Le sol est trop mouillé, on dirait un rivage.
Plutôt se transformer en pirate, c’est tentant !

« Amstramgram,
Moussaillons et fines lames !
Boum les canons, souk les rames
Amstramgram ! »

Il veut mieux qu’une vie dans un petit village !
Il se voit un avenir, de fabuleux voyages.
L’enfant curieux refuse le destin des platanes
Qui passent leur vie entière cloués et comme en panne.
Quand il sera plus grand, il sera général.
De l’armée du changement, il prendra la grand-voile.

Mais la réalité s’acharne à tout détruire,
Un crissement au lointain le sort de son délire,
Sa mère va s’inquiéter, il lui faut repartir.

Les couteaux de la nuit lui giflent le visage,
La boue mange ses pieds, la brume le ravage.
Tout se lie à lui dire « ce n’est pas de ton âge ! ».

Il persiste malgré tout, pressant même le pas,
Arpentant la colline tel un ancien sherpa.
Et sans plus s’attarder, dominant la vallée,
L’enfant trouve son but : le moulin bariolé.

« Quelle étrange structure, d’où viennent toutes ces couleurs ? »

Dit-il, émerveillé, devant cette splendeur.
Le môme n’a jamais vu un pareil arc-en-ciel.
De nouveau, il en perd l’injonction maternelle.

Il décide de chercher celui qui les a peintes.
Où est-il ce génie ? Qu’il écoute sa plainte !
Le long de la bâtisse, il tourne et se balade.
L’enfant déchire sa voix jusqu’à la cantonade :

« J’habite le village triste, le hameau bien nommé
Car personne n’y habite s’il respire la gaîté.
Elle est belle, cette bâtisse. Non, mon village est laid.
Trop gris, trop plat, trop lisse et toujours sans attrait. »

« Allez, j’y vais ! »

Rêvant avec entrain la suite de l’aventure,
Il tourne la poignée qui ne résiste pas,
Trop contente d’apporter à son maître un repas,
Un nouveau gibier pour son seigneur à dent dure.

L’enfant ignore tout du pacte contracté
Entre la contrée même et le vilain meunier :
Un voeu d’oubli mutuel, un secret entretenu
Et dont l’enfant curieux servira de tribu.

Soudain, le grand silence, la réalisation :
« Je suis seul et ne sais rien de cette grande maison. »
Toutes ses certitudes et sa bravoure s’envolent :
« Après tout, je ne sais si je suis vraiment seul ! »

Il ne l’est pas.

La terreur s’insinue dans son gosier noué,
Elle s’empare de son souffle, sa voix vole en fumée.
Silence. Noir. Inconnu.

« Qu’ai-je fait, qu’ai-je fait ?
Pourquoi donc, d’entre tous, suis-je le plus benêt ? »

« Devrais-je avancer ? Reculer ? Rester sur place ? »
Tout lui semble impossible. Ses jambes sont de glace.
Il rêve la chandelle qui, bien sage, l’attend,
Dans la chambre chauffée, préparée par maman.

Ses yeux fouillent le vide et petitement y font
Leurs emplettes au milieu du noir le plus profond.
Ses mirettes s’habituent au grand sombre comme suie,
Cherchant une trace de vie au coeur même de la nuit.

Quand tout d’un coup émerge, des ténèbres amères,
Comme un phare décrépi lors d’une nuit de haute mer,
La lumière de l’espoir, petite et assourdie.
Sans demander son reste, prestement il la suit.

Fil tiède du sauvetage tissé d’attentes risibles
Entre son jeune regard et cette chose indicible.

Elle revient, elle s’accroche, la curiosité même,
Ranimée, pour un rien, une lueur blême.
Il n’en fallait pas plus pour rassurer marmot
Qui s’attache à ses yeux, plutôt qu’à son cerveau.
Grave erreur du gamin, trop grande curiosité,

Car du noir, il surgit, le Golgoth assoiffé.
Un vrai monstre, tout poilu, pas comme ceux, en papier,
Qu’on trouve dans les livres et qui sont tout peureux.
Cette lumière gracile, c’était celle de ses yeux !

« Que viens-tu faire ici ? On ne t’a pas prévenu ?
Je suis bien sûr que si ! Mais tu es trop têtu ! »

Le monstre boit l’instant, il se sent un peu saoul.
Trop longtemps privé du sang d’un enfant, il roule,
Vacille un peu de sa sobriété passée.
Mais bien vite il remet de l’ordre dans ses pensées.
Avalant la distance, comme le courant l’ampoule,
Il se trouve bien vite près du jeune révolté.

« Mais ce n’est pas logique, c’est du n’importe quoi !
Si tu n’es pas gentil, pourquoi faire tout ça ?
Te couvrir de couleurs, faire la fête au regard ?
Tu n’es pas dans ton droit ni dans les règles de l’art ! »

Le monstre lui répond, sans perdre la raison,
Il a déjà cent fois réfuté ces jurons :

« Tu veux savoir pourquoi mon moulin est si beau ?
Pourquoi je prends la peine de barioler sa peau ?
Mais pour te faire venir ici évidemment,
Toi et tous les enfants curieux et trop intelligents.

La contrée est bien aise de me voir dévorer
Tous ceux qui dans mon antre ose s’aventurer.
Je préserve le monde d’un savoir bien trop grand.
Ton esprit n’ira pas enfanter de chimères !
J’ai mon rôle à jouer, comme chacun sur cette Terre.

Les villageois aiment bien leurs tristes habitudes,
Mais toi, si tu grandis, tu demanderas la Lune !
Je suis le vilain Ogre et tu es mon repas.
Inutile de lutter, tu ne m’échapperas pas. »

Sur ces mots, tout s’écroule, l’enfant s’effondre en pleurs.
Son destin est scellé, un avenir de malheur.
Le lendemain matin, malgré qu’il soit manquant,
Personne dans le village n’osa chercher l’enfant.
Nul ne risqua sa tête, pas même ses parents,
De peur de compromettre le reste des habitants.
La grande catastrophe s’était encore passée !
Leur échec manifeste : l’enfant, le dernier né,
Le plus turbulent du village, était perdu,
Prisonnier du meunier aux gros doigts tous fourchus.

 » Amstramgram,
Traits, silhouettes dessinées,
Je vous appelle, venez !
Amstramgram ! »

De son côté, l’enfant, pour garder bon espoir,
Chante sa douce comptine et attend dans le noir.
Il ne se résigne pas, mais n’a pas trop d’idées,
Il ne voit pas comment au gros ogre échapper.

Le monstre, son geôlier, le fait travailler dur.
Du matin jusqu’au soir, il s’escrime en peinture.
Il doit badigeonner le moulin à toute heure,
Ajouter toujours plus de teintes et de couleurs.

Les jours filent et passent, personne n’y peut rien.
L’enfant subit la loi du maître du moulin.

Un soir, le papillon délivré par l’enfant,
Gambade aux alentours, sans cartes ni grands plans.
Sa route pleine de détours l’amène près du moulin,
Où en se rapprochant, il reconnaît gamin.

Le pauvre est dans une cage, enfermé pour la nuit.
Alors l’insecte bleu jure d’aider son ami.

Le papillon s’active, mais les barreaux résistent.
Il pousse de toutes ses forces, il secoue, il insiste
A s’arracher les ailes, mais un papillon seul
Ne peut pas beaucoup plus qu’un ou deux écureuils.

Malgré tout, comme l’insecte est très vif et malin,
Entendant la comptine de l’enfant, il lui vient
Une idée capable de libérer le gamin :

« Demain, c’est la pleine lune, une nuit des plus magiques !
Pour te sauver c’est sûr, il faut que tu t’appliques
Tout le jour au travail que l’ogre t’a donné !
C’est ainsi que tu gagneras ta liberté.

Mais fais bien attention à ce que tu peindras,
Evite les gros ours, les fauves ou les cobras.
Si tu veux t’évader et si tu crois en moi,
Une foule de papillons, ce sera mieux pour toi ! »

Une fois l’enfant instruit, le papillon repart,
Non sans avoir promis de revenir le voir.

« A demain mon ami, oublie tous tes ennuis,
Tu dormiras bientôt, dans ta chambre, dans ton lit !
Méchant ogre, en glouton, a volé les couleurs
Qui paraient la région, provoquant son malheur.
Cela est vraiment triste, mais demain, tout changera.
Grâce à toi, je suis libre, bientôt tu le seras ».

Le lendemain matin, l’enfant, encouragé,
Passe sa journée à peindre sous l’oeil du meunier.
Ce qu’il dessine en boucle, ce sont des papillons.
Il y en a de tous les types, couleurs et blasons.

Une fois le soir venu, le papillon revient.
L’enfant est très déçu de le voir sans rien.

Il attendait fébrile, du renfort, des amis
Pour le tirer d’affaire, mais son copain lui dit :

« Chante ta belle comptine, celle de la nuit passée,
J’y ai senti les mots magiques pour te sauver. »

Alors l’enfant chantonne, sans plus trop espérer.
Comment une chanson pourrait-elle le sauver ?

Mais à l’instant précis où il commence son air,
Les insectes dessinés par l’enfant débonnaire,
Prennent vie et s’envolent. Ils tournent et tournent en l’air.

Les tous jaunes, les très rouges, grands verts et petits bleus :
En un fier arc-en-ciel se transforment les cieux !

La figure est si belle ! L’enfant s’y abandonne :
Sa raison tangue un peu et bien vite il chavire,
Il se retrouve marin à bord d’un grand navire,
Admirant les étoiles dont les couleurs l’étonnent.

Le papillon bleuté, pour sauver petit mousse,
Rassemble tous ses frères et soeurs à la rescousse !
Une armée papillon ça vaut bien un gros ours !

Tous ensemble, ils envolent la cage du prisonnier,
Et en silence afin de ne pas réveiller
Le gros ogre trapu qui dort comme un bébé,
Ils s’éloignent du moulin, le laissant bien ronfler !

Par-delà tous les arbres de la grande forêt,
Toutes ailes déployées, ils arrivent bientôt
Au village gris et triste, ils ramènent marmot
A ses pauvres parents, fâchés mais soulagés.

Le môme est bien grondé mais tout cela l’instruit :
Les pleurs de sa mère lui apprennent sa leçon.
Il promet et jure fort : plus jamais fanfaron !
Ensemble, ils furent heureux et l’ogre fut puni !

Son moulin ne pouvait plus cacher les caprices
Du monstre qui enlevait enfants et nourrissons.
La contrée toute entière, aidée des papillons,
Prit son courage en main pour détruire la bâtisse !

Et des bouts du moulin, on fit décoration.
Le village tout triste perdit bientôt son nom.
De l’ogre on n’entendit jamais plus dire mot.
Il disparut sans bruit et sans faire le fiérot.

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